Cantat, ce héros romantique

La publication d'un interview de Bertand Cantat, dans lequel il parle de sa vie, puisqu'il a la chance d'être en vie, et sa photo en couverture des inrocks illustre à la perfection l'une des raisons pour lesquelles le nombre de femmes tuées par leurs conjoints, 123 en 2016, ne diminue pas. Rappelons également que, cette même année, 36 enfants ont été tués par leur père.

En France, lorsqu'une personne est condamnée par un tribunal et fait de la prison, il lui est généralement très difficile de se réinsérer. Difficile de trouver un travail, difficile de reconstituer un réseau social car si sa famille peut le soutenir, ce qui est loin d'être toujours le cas, et quelques amis lui rester fidèles, la plupart de ses anciennes connaissances vont plus ou moins l'éviter. C'est que d'une part perdure une certaine méfiance, d'autre part il n'est guère valorisant d'avoir pour ami un délinquant. Le risque étant en effet de se retrouver assimilé à lui.

On le regrette, tout le monde peut en effet commettre des erreurs et a le droit de reprendre une vie normale après "avoir payé sa dette à la société". Mais il s'agit d'une forme de contrôle social : si certains peuvent être indifférents au fait d'aller en prison, l'idée de susciter l'opprobre, pour soi et sa famille, est dissuasive pour quiconque n'est pas complètement asocial.

Un crime excusé et peu stigmatisant

Mais les hommes qui ont tué leur conjointe, la plupart du temps parce qu'elle menaçait de les quitter, ne sont pas regardés de la même façon que les autres criminels. On parle de crime passionnel, avec l'idée  que si ils ont tués c'est parceque leur passion les a submergés et rendu fous. Ce qui apparait comme une motivation extérieure à eux, rendant même la victime coupable d'avoir suscité un trop grand amour.

En plus ils n'apparaissent pas comme dangereux pour les autres personnes, il suffit de ne pas entrer en relation amoureuse avec eux. Et, avant de se trouver soi-même confrontées à des violences conjugales, toutes les femmes pensent qu'elles ne peuvent aimer que des hommes "biens" et qu'elles ne risquent donc rien.

Tout cela fait  que ces tueurs, une fois sortis de prison, ne sont pas mis au ban de la société comme d'autres criminels. La menace de stigmatisation sociale n'est pas aussi opérante. Elle l'est d'autant moins lorsque ces hommes ont un statut social élevé et de l'argent, ce qui facilite évidemment leur retour dans la société.

Un crime qui n'est pas pris au sérieux

 Ces crimes ne sont pas traités par les médias comme les autres crimes. Au lieu de montrer la violence, le sang, les larmes les journalistes insistent plus souvent sur la motivation futile du criminel et des détails tellement sordides qu'ils en deviennent cocasses

- un homme tue sa femme et la jette dans une poubelle

- un américain tue sa femme parcequ'elle se moquait de lui 

- un homme tue sa femme à coup de robinet

etc, etc. vous pouvez lire ces titres tous les 3 jours.

Il y a là une façon de mettre de la distance entre l'horreur de la réalité, qui n'intéresse pas les médias, et le lecteur qui ne voit qu'un fait divers insolite sans faire le lien avec un phénomène de société. Pourtant, cette femme pourrait être sa fille, son amie, sa voisine mais il ne fait pas le rapprochement puisque l'homme qui a tué est un monsieur tout le monde qui a juste eu la malchance d'être d'être devenu fou d'amour. 

Il y a déja plusieurs années que les mouvements féministes tirent la sonnette d'alarme et demandent aux médias de parler autrement de ces crimes. Sans grand succès. 

Un criminel devenu héros romantique

Mais il y a pire, c'est que l'assassin peut devenir dans l'imaginaire collectif un héros de tragédie, ce n'est pas un hasard si le terme "drame passionnel" est utilisé quasi systématiquement.  Si cet homme est dépassé par ses passions c'est d'abord parce qu'il s'agit d'un être dont la passion déborde la raison. Ce qui constitue l'un des ressort essentiel de toute littérature. 

Un héros qui a été souvent chanté par les poètes.

Je l'aimais tant que pour la garder 
Je l'ai tuée je ne suis qu'un fou 
Un fou d'amour, un pauvre fou 
Qui meurt d'amour


Quand en plus cet homme est un artiste reconnu, et talentueux il faut bien le dire, le tableau est complet. Il entre directement dans la catégorie des artistes maudits. Ceux dont l'inspiration vient du coté sombre de l'âme
On peut noter, et cela fait froid dans le dos, que NOIR DESIR annonçait d'emblée ce coté obscur de sa création artistique. La question se pose alors : sans cette noirceur cet artiste  serait-il l'artiste qu'il est ? Marie Trintignant, sacrifiée sur l'autel du génie !  
Offrir la possibilité à Bertrand Cantat de parler de lui, de sa vision de la vie, de sa trop grande sensibilité, de ses souffrances intimes, c'est contribuer à l'édification de ce modèle de héros romantique.

Pas vraiment dissuassif pour tous les hommes qui se sentent humiliés et dépossédés par le comportement de leur femme. Certains peuvent  préférer passer pour un maudit que pour un homme quitté. Ils sont déjà plus de 100 dans ce cas cette année .

Commentaires

1. Le 13/10/2017, 11:06 par dedalus

Sans évoquer le cas Cantat - j'ai écrit ce que j'avais à en dire il y a un peu plus de 5 ans, à l'occasion d'un spectacle de Wajdi Mouawad, au festival d'Avignon, dont Cantat était un des protagonistes http://www.avoodware.com/bertrand-c... je ne comprends pas l'argument visant à justifier ce que tu appelles "une forme de contrôle social" pour regretter qu'il ne s'applique pas aux hommes auteurs de violences sur des femmes. Au contraire, je crois que le cas Cantat pourrait être l'occasion d'insister sur le fait qu'il ne saurait y avoir de double peine, l'une judiciaire et l'autre sociale, pour personne, que seule la justice à pour charge de rendre la justice, que nul ne doit jamais s'y substituer.

Et rappeler aussi que la justice n'a pas pour mission de réparer les torts faits aux victimes, d'apaiser leurs douleurs - rien ne saurait y parvenir -, mais de punir celui qui a contrevenu à la loi.

Rappeler encore que la justice, depuis la fin de l'Ancien Régime, ne marque plus personne au fer, d'une fleur de lys par exemple, ne pratique plus la flétrissure infamante, peine sans fin - et c'est un progrès.

Il est émotionnellement difficile de voir Cantat, mais cette difficulté ne doit pas justifier de contrevenir à certains grands principes. Une émotion - souffrance morale, tristesse sans fin, colère, peur... - ne devrait jamais justifier qu'on revienne sur les droits fondamentaux de quiconque.

On repensera à la torture à Guantanamo ou à certaines lois liberticides suite à la menace terroriste, pour s'en convaincre...

2. Le 14/10/2017, 13:41 par Alexandre Parrot

Il y a une grande différence entre parler de double peine et la quasi "glorification romantique" d'un crime, c'est bien de cela dont il est question ici.
Ce qui interroge, c'est que tuer une femme dans le cadre conjugale semble moins grave aux yeux de la société que d'autres crimes.
Il est aussi question de la position sociale du criminel, qui semble souvent "excuser" son acte s'il est célèbre/puissant/reconnu dans un domaine.

Le but n'est pas d’empêcher le pardon et la réinsertion, mais de juger un crime à sa juste valeur, qu'il soit commis envers une femme ou un homme, par une personne connue ou pas...

3. Le 15/10/2017, 10:55 par Charles

@Dedalus
S'agit-il d'une peine "sociale" quand on parle de diffusion médiatique ? Le cas Cantat est limite, une partie de son métier étant liée à son exposition médiatique. Lui reconnaître le droit d'exercer son métier, OK. En revanche, l'exposition publique à grande échelle...

Pour ma part, j'ai résolu ce cas particulier-là ainsi : Cantat commettait régulièrement des violences sur ses compagnes. C'est un risque qu'il prenait tout à fait consciemment eu égard à son métier, qui pouvait potentiellement nuire à son exercice si cette conduite était connue. La mort de sa compagne n'est pas un accident en ce sens : c'est une conduite à risque fréquente qui a mal tourné (comme quand on prend le volant saoul). En conséquence, que son exposition médiatique soit limitée du fait du risque pris paraît normale, non ? Envahir les médias (en héros) n'est pas un droit fondamental, contrairement à ce que vous semblez suggérer.