Orelsan : c'est pas la vérité

Le 28 mars 2009, ce blog avait 1 an, j'ai, comme 3 autres blogueuses, partagé notre indignation au sujet de la chanson "Sale Pute" d'un rappeur quasi inconnu.

Par chance j'étais en déplacement professionnel les jours qui ont suivi et n'ayant pas encore de smartphone je n'ai pas consulté la messagerie du blog. A mon retour j'y ai trouvé environ 200 mails, tous les journalistes de France voulaient m'interviewer. Entre temps les journaux télévisés avaient repris le sujet et la parole était désormais aux experts de toutes sortes.

J'ai découvert ce jour là la notion de buzz et compris la puissance des réseaux sociaux. A cet époque ce blog avait une petite notoriété et était suivi par quelques journalistes qui en ont parlé mais la diffusion s'est rapidement faite de façon exponentielle. Vous connaissez la suite.

J'ai toujours pensé que loin d'avoir nuit à Orelsan cette affaire avait plutôt contribué à sa notoriété et accéléré sa carrière. Après ça j'ai toujours fait attention avant de dénoncer la publicité ou les propos d'une marque ou d'une personne peu connue, car c'est un bon moyen de se faire connaitre et certains n'hésitent pas à jouer la provocation pour que l'on parle d'eux selon le bon vieux principe qu'il vaut mieux que l'on dise du mal de vous plutôt que vous ignorer.

Je ne pouvais donc pas manquer le documentaire qui est consacré à Orelsan sur la plate forme vidéo d'Amazon. D'autant plus que mes amies me disaient qu'elles avaient découvert un très symphatique garçon.

Assez peu motivée pour entendre du rap je suis directement allée à l'épisode 3 intitulé "Ce que je raconte dans mes chansons, c'est des clichés, c'est pas la vérité" qui est effectivement celui dans lequel est évoquée cette affaire.

J'ai regardé les épisodes suivants et je suis même revenue sur les deux premiers. Car ce documentaire est passionant et je vous le conseille si vous ne l'avez pas déja vu. Il a été réalisé par le petit frère d'Aurélien Cotentin, qui voulait devenir réalisateur et filmait avec application toute la vie quotidienne de son frère et de sa bande d'amis. Dès le début de l'aventure, y compris lorsqu'ils mangeaient des pizzas. C'est touchant, mais aussi très instructif sur la façon dont ces jeunes hommes arrivent à construire pas à pas un empire.

Et il est vrai qu'on en resort avec l'image de gars très très sympathiques voire attendrissants.

J'ai cherché les réponses à deux questions que je me posais :

  1.  Le buzz sur "Sale pute" l'a t-il aidé ?
  2.  Pourquoi cette chanson si il n'est pas un horrible macho  ?

Où en était Orelsan en 2009 ?

Sa carrière semblait démarrer. Et plutôt pas mal même si ce n'était que le tout début.

En 2008 pour faire connaitre un rappeur il y avait soit la radio, soit la scène. La seule radio qui passait du rap était skyrock, et n'était pas encore tout à fait convaincue. Ils bricolent donc avec les moyens du bord un clip complètement déjanté, qu'ils arrivent à faire passer à la télé, mais sans aucun succès.

Ils tentent donc la scène, trouve des producteurs (mais toutes les grandes maisons de disques avaient déja repéré ce qu'ils faisaient et étaient potentiellement interessées) et commencent par 6 concerts dans une petite salle parisienne. Le premier jour la salle est pleine de professionnels qui viennent découvrir ces nouveaux rappeurs. On peut noter que dès le second soir ils suppriment Sale Pute du répertoire car "ça collait pas avec le reste".

Apparemment ils ont convaincu et lorsqu'ils sortent leur 1er album "Perdu d'avance" ils ont une très bonne presse et sont reçues dans de grandes émissions populaires..

Ce qui leur permet d'être programmés dans plusieurs festivals, notamment le printemps de Bourges et les Francofolies de la Rochelle. On peut donc bien considérer que la carrière d'Orelsan était lancée et qu'il n'avait plus besoin de buzz. Celui-ci lui a peut-être permis d'être connu par une frange plus importante de la population, mais pas forcément celle qui achète ses disques ou va aux concerts de rap. Moi par exemple. Il est probable qu'aujourd'hui encore, sans cette histoire,  j'aurais à peine entendu parler de ce chanteur.

L'effet de l'affaire "sale pute"

Il découvre, en même temps que moi, ce qu'est "un tourbillon médiatique" et la puissance de la viralité, mais lui est dans l'oeil du cyclone. C'est une expérience très pénible. Des plaintes sont portées contre lui, et plusieurs procès auront lieu. Au final il sera relaxé au nom de le liberté d'expression.

La plupart des concerts sont annulés, les responsables de salles ont peur de violences et de perdre leurs subvention, les ventes de ses disques s'effondrent. Il reçoit des insultes et des menaces. Il doit répondre à de nombreuses interviews, à charge le plus souvent. Même l'assemblée nationale se saisit de la question.

Ses grands parents s'affolent et croient qu'il va aller en prison.

Lui-même déprime et se demande si il ne doit pas tout arrêter. Mais beaucoup de gens dans le monde de la musique le soutiennent. Lorsqu'il sort son deuxième album il est attendu. Il met toutes les chances de son coté, notamment en faisant appel à un réalisateur David Tomaszewski qui donne une autre dimension à ses clips.

Provocation à la haine ?

Il y a "Sale pute", il y aussi "Saint Valentin", une chanson tout aussi violente, porno, dont le refrain est "Suce ma bite pour la Saint Valentin"

Orelsan s'est défendu de prôner la violence envers les femmes. Son mode de défense consiste à dire "c'est pas moi qui dit ça c'est le héros" ,"si c'est une fiction on peut dire à peu près tout". Pour lui il y a à la base un malentendu et une méconnaissance des codes du rap, et il ne comprends pas que "ça bascule dans un truc sérieux".

Il est indéniable que ces paroles sont en décalage avec le gentil garçon sincère, fidèle en amitié, qui aime ses parents et se montre attentif envers ses grand-mères.

On peut quand même remarquer, et c'est certainement propre au rap qui est une culture violente et machiste, qu'il n'y a dans son entreprise musicale que des garçons, hormis quelques copines qui veulent bien jouer les utilités dans son clip "Saint Valentin".

Mais on comprends aussi en regardant le documentaire que c'est un battant, qu'il a les qualités pour réussir :

  • dès le début il a une vision de ce qu'il souhaite faire et il ne renonce jamais
  • il sait particulièrement bien s'entourer, de personnes créatives et compétentes et il arrive à leur communiquer sa motivation
  • il a la discipline nécessaire : il travaille énormément, ne rechigne pas à maigrir et faire de la muscu intensivement pour construire son image
  • il n'hésite pas à prendre des risques, sans dévier de ses objectifs
  • il est un parolier de génie, bon musicien (même si je ne suis pas très bien placée pour juger de ce dernier point)
  • il a du charisme. 
Très loin donc du garçon paumé et "Perdu d'avance" qu'il chante. Pas si niais ; il a fait une école de commerce et cherche à réussir par tous les moyens.

En 2006 il s'inscrit sur Myspace et s'y met à fond. Pour lui c'est le moyen de montrer sa musique aux gens. Il reconnait aujourd'hui qu'il passait plus de temps à gérer son myspace qu'à faire de la musique. Il innove en se montrant dans sa vraie vie, ce qui était tout à fait nouveau à l'époque. Il fait quelques salles à Caen, la ville où il habite, mais lorsqu'il demande à ses fans de le rejoindre pour le tournage d'un clip ils sont bien peu nombreux. 

Il décide donc de " trouver un truc pour faire du buzz", ce sera "Saint Valentin". Même ses comparses sont "plongés en état de choc, gênés,"lorsqu'il leur présente la chanson. "C'était de mauvais goût et c'était fait exprès pour être l'anti chanson amoureuse". Sur myspace il envoie "offrez à votre moitié le clip de la saint valentin". Leurs producteurs les engueulent, "jamais on ne déposera cette chanson", mais Orelsan est content car "ça a fait monter le myspace à 50 000". Quelques articles en parlent "depuis la sortie de Saint Valentin le buzz ne cesse de s'amplifier/ maltraitant la gent féminine à longueur de textes." Il est satisfait. Aujourd'hui il reconnait que "Saint Valentin c'est ma chanson que j'aime le moins, je ne me vois pas écouter Saint Valentin moi-même" il a plutôt "envie d'écrire des trucs qui parlent aux gens qui servent à quelque chose."

On peut donc dire, que loin de l'image d'un garçon naïf, rattrapé pour ses chansons qui utilisent les codes du rap, il a cherché le buzz... et l'a trouvé bien au-delà de ce qu'il avait espéré.

Aujourd'hui

Son nouveau disque est sorti juste au moment où je finissais de regarder le documentaire. Difficile d'y échapper. Le clip "L'odeur de l'essence" est un chef d'oeuvre à tout point de vue. 

Je suis juste un peu dubative en constatant que ce jeune homme de 39 ans parle au nom de la génération Z, celle des 11/21 ans. Qu'il dit de sa mamie  qu'elle "vote Marine, elle a trois ans à vivre". Sa Mamie qui n'a pas hésité à jouer dans son premier clip et qu'il a fait ovationner lors d'un conert à Caen.

Par contre quand il dit que "Les gratteurs de buzz flirtent avec les extrêmes"  il sait de quoi il parle.

Mais j'ai bien compris que ce qu'il raconte dans ses chansons, c'est des clichés, c'est pas la vérité.

Et j'aime bien ce clip.