Jeudi dernier Jacques Rosselin, rédacteur en chef de Vendredi-info avait invité quelques
blogueurs à rencontrer Alain Minc . Il y avait avec
moi
Dagrouik, Vogelsong,
Autheuil
et Nick Carraway (Vous pouvez écouter
le MP3 sur le blog de Dagrouik) .
Pas d'objectif annoncé pour cette discussion et il semble finalement que
plutôt que d'être là pour répondre à des questions Alain Minc était venu pour
voir de près quelques spécimens de blogueurs. Une sorte de test pour lui ;
depuis le temps qu'il utilise les médias je suppose qu'il sait exactement quand
il distille sa bonne parole ce qui va en ressortir. Les blogueurs
par contre sont d'une autre espèce : imprévisibles et pas du tout
maitrisables. Manipulables peut-être ?
Et il a effectivement beaucoup à apprendre sur les blogs qu'il reconnaît
volontiers ne pas avoir l'idée de lire, question de génération. Il est
stupéfait par exemple qu'un homme comme Apathie écouté chaque jour par
plusieurs millions d'auditeurs soit considéré comme un blogueur influent avec
seulement 5 000 visites par jour (c'est l'intéressé lui-même qui le lui a dit),
et il a du penser qu'il perdait son temps quand nous lui avons annoncé nos
propres statistiques puisqu'il ne connait pas la notion de buzz.
Une heure et demi avec un homme charmant, affable, brillant et dont les
réparties sont aussi drôles que féroces. J'ai quand même noté en passant que si
il parle de « la mère Royal » ou de « Ségolène » de
« la mère Parisot » et de « la mère Merkel » il dit »
Bayrou » ou « Fillon », je ne l'ai pas entendu parler de
« François » ou du « père Fillon ». Vocabulaire sexiste
donc lorsqu'il parle des personnalités politiques.
Comme il est très présent actuellement dans les médias, enchainant radio et
télévision il n'y avait pas de scoop à attendre. Mais il faut être impliqué
dans la conversation pour comprendre que c'est lui qui choisit le terrain et
les armes du débat. Sa vision du monde est en fait assez simple, elle repose
sur quelques paradigmes solides et se pare d'un monceau de connaissances qui
sont soit des données chiffrées ou techniques, soit des analyses sur les
comportements personnels de la classe dirigeante. Et sur ce dernier point il ne
perd jamais une occasion de rappeler les noms prestigieux de ceux qu'il côtoie
au quotidien.
Sa réflexion est construite autour du thème suivant :
- "il n'y a pas d'autre système possible que le capitalisme, "
- "ce système a une caractéristique : il produit beaucoup d'efficacité
et beaucoup d'inégalités "
- "il n'y a pas assez de forces sociales pour contrecarrer l'effet du marché,
le débat entre les classes dominantes et les salariés est trop inégal,"
- "la partie contre-poids à l'économie de marché est trop faible"
Il peut ensuite s'amuser, fort bien évidemment, avec quelques paradoxes
puisque grand défendeur du capitalisme il est aussi celui qui alerte sur le
fait qu'il ne faut pas laisser les inégalités devenir trop visibles. Il a
d'ailleurs produit une tribune d'anthologie dans
le Figaro dans laquelle il rappelle à "ses amis de la classe dirigeante"
qu'avant 1789 il y a eu 1788. (mais c'est surtout nous a t-il dit pour faire un
effet de manche, il ne pense pas sérieusement que la France soit en période pré
insurrectionnelle)
- "je suis le dernier marxiste français "
- "aujourd'hui le débat a lieu dans la bourgeoisie, dans les médias, mais pas
à gauche"
- "le seul type qui tient des propos gauchisants en ce moment c'est le
président de la république"
et répondre facilement à toutes les objections. Quand Vogelsong lui demande
si il pourrait reconnaitre que le système économique ne marche pas très bien,
logiquement il répond "vous irez expliquer ça aux 400 millions de chinois qui
crevaient la dalle il y a 15 ans et qui aujourd'hui sont dans la classe
moyenne".
Mais chaque fois que nous avons essayé de l'amener sur des terrains autres
les questions ont été éludées d'une formule choc. Une de celle qui vous cloue
le bec parce que Minc ne répond qu'aux questions sérieuses sur la crise
économique ou la stratégie politique de nos classes dirigeantes et c'est lui
qui décide si les questions sont sérieuses ou non.
L'écologie
- " alors là c'est l'horreur ! ",
- "dans tout écolo il y a un pétainiste qui veille. C'est une escroquerie
quand on voit les racines idéologiques."
- " Je préfère la démocratie sociale des hommes à celle des petits oiseaux et
à celle des fleurs " .
Ce qui est sérieux pour lui c'est Kyoto et le nucléaire . "Tout écologiste
qui n'est pas pour le nucléaire est totalement contradictoire. Il n'y a que le
nucléaire. C'est la seule énergie qui répond au réchauffement climatique. Vous
en connaissez d'autres vous ? "
La décroissance.
- " le système est inégal dans la répartition de la croissance mais si il
fallait répartir la décroissance il serait encore plus inégale. Vous comprenez
moi ce qui me fascine c'est qu'il y a une forme de mentalité bobo de gauche qui
ne sait pas ce que sont les vrais inégalités de la société. Les gens qui
aujourd'hui sont dans la merde, si on était en décroissance il le serait encore
plus. "
Et si on lui suggère que le malaise des fonctionnaires pourrait ne pas être
qu'une question de pouvoir d'achat la réponse est claire "Les fonctionnaires
étaient énervés hier, ils le sont aujourd'hui, ils le seront demain. "
Bref, circulez y a rien à voir toutes ces questions sont en dehors de son
schéma de pensée si bien articulé.
Ce qui est inquiétant chez cet homme, c'est que répétant à tous vents qu'il
a quelque influence auprès de nos dirigeants et notamment de Nicolas Sarkozy ,
il nous explique sans rire que lui (à la différence des patrons du CAC 40) il
prend le temps tous les dimanches matin de discuter avec le bon peuple du
marché de la rue Cler et qu'il « sent des trucs que ses copains ne sentent
pas » Fichtre ! Un marché du 7eme arrondissement de Paris !
Il y a quand même un point sur lequel j'ai le même avis que lui c'est au
sujet de Bayrou qu'il traite de démagogue (et de bien d'autres choses
encore)
PS : précision suite à quelques commentaires. L'illustration est la
couverture d'un livre qui date de 1999. Je l'ai choisi à cause du titre.